Dans mon roman, la Colère de Dieu, il en est question d’emblée : le mal radical, le geste par-delà le bien et le mal. Les principaux protagonistes sont à la lutte dans ses rets. En cela, leur courage donne le tempo du texte et de l’intrigue.

Revenons-y de manière plus formelle.

En philosophie traditionnelle, le mal métaphysique est relatif à la finitude humaine : nous ne sommes individuellement « pas tout » (et même collectivement), notre vie est limitée dans le temps et dans l’espace, notre horizon est la mort, notre corps est limité dans sa puissance et sa santé. Le mal physique découle du premier : la souffrance, la maladie, la fragilité par rapport aux agressions extérieures et intérieures… Le mal moral, par contre, incombe à l’homme en tant qu’homme : pour Kant, le mal moral devient diabolique quand le sujet le fait délibérément pour le mal…Le mal moral n’est pas encore diabolique quand il se subordonne à un bien conséquemment à l’action immorale qu’on subit, ou bien quand il se fait par accident. Un exemple : le mensonge. On ment pour tromper l’autre délibérément et le soumettre à notre pouvoir, le mal est ici diabolique, on fait le mal pour le mal ; par contre, quand on ment pour se dérober à l’oppression, par exemple, le mal est alors simplement moral car il est circonstanciel : c’est en effet toujours un mal, car on ne peut ériger le mensonge en maxime universelle de l’action, mais la vérité de ce mal est d’incarner la résistance à l’oppression ce qui est finalement un bien.

Cette catégorisation propose un échelonnement du mal dans sa gravité et sa méchanceté, mais cette gradation ne trouve, dans le fond, sa source que dans le mal métaphysique, le « pas tout ». En effet, pour reprendre notre exemple, on ne veut exercer un pouvoir sur autrui en le manipulant que dans la mesure où l’on ne supporte, comme le dirait Kant, qu’il soit « une fin en soi », c’est-à-dire un homme libre et souverain dans son action et sa volonté. Je le manipule pour le soumettre, l’instrumentaliser pour que la fin en soi soit une fin pour moi. Finalement le manipulateur use du mensonge pour réduire ce qui lui échappe à n’être qu’un objet dont il a la totale maîtrise. Le paranoïaque ou le pervers sont extrêmement doués pour ce faire, ils repèrent chez autrui toutes les facettes susceptibles d’être utiles pour eux et pour le monde qu’ils se sont constitués sans jamais s’interroger une seule seconde que ces facettes, ces traits de caractère, ces failles et tout ce qui constitue l’individualité qu’il leur fait face ne sont pas réductibles à une fonction utilitaire qui vient obturer un trou qui les terrorise.

A ce propos, Elie Wiesel, rapporte après avoir lu les interrogatoires des gardiens des camps d’Auschwitz, que la persécution des personnes qui consistait à les réduire par tous les moyens à n’être plus rien se soldait finalement, pour les tortionnaires, par un échec. En effet, après avoir été écrasé, réduit à être moins qu’un insecte, la victime insiste jusque dans son silence de persécuté à être un autre, finalement, irréductible. Cet autre qui leur échappait excitait à leur sadisme mais aussi répétait leur échec, les deux se renforçant. Après le décès de la victime, c’est le « ce n’est pas encore ça que je voulais » qui émergeait dans leur esprit malin. D’où la répétition dans l’horreur de plus en plus irrémissible, d’où le trou que l’on a de cesse de creuser à défaut de l’accepter.

Le trou, la faille entre moi et l’autre, qui fait que l’on accepte d’être mortel parmi des milliards d’autres mortels, que l’on n’est pas tout et que l’on n’a pas tout (les deux étant corrélatifs), cela même, les psychanalystes l’appellent la castration. Le pervers la dénie, le psychotique la forclos.

Remarquez, nous sommes tous, à échelle variable, pervers. Le petit d’homme, déjà, souffrant de l’absence de la mère, joue la scène dans son imaginaire en figurant qu’elle n’est pas vraiment partie (Freud, le fort-da). Une première dénégation se trame là, à l’endroit du jeu, dont l’enfant multipliera l’application en multipliant les jouets. Ces jouets sont dits transitionnels en tant qu’ils assurent une transition pour in fine, entériner le deuil et passer à autre chose. Je ne vais pas ici dérouler toute la procédure intrapsychique décrite par les psychanalystes pour que cette opération se passe, mais bien plutôt la traduire dans un champ plus philosophique. Tout le travail, déjà à la prime enfance, consiste à faire accepter la finitude humaine : je suis un individu, séparé, qui, à l’endroit même de la séparation reconnait à autrui une souveraineté inaliénable sur sa vie propre. Pour ce faire, je dois faire le deuil que le monde tourne autour de moi au même titre que le nourrisson devient un enfant quand il fait le deuil que ce qui est relatif à sa mère, c’est-à-dire tout, n’est pas là pour obturer le manque d’elle. A la coupure, se dresse l’individu, pour autant qu’il hérite d’un monde qui l’inscrit (le Nom du père) et par là même il s’inscrit.

Mais ce n’est pas simple que d’accepter la finitude humaine. Je vous donne trois exemples emblématiques de notre postmodernité :

1. On veut s’illustrer dans une compétition féroce et sempiternelle, parfois mortelle afin de montrer que l’on n’est pas indifféremment quelqu’un parmi des milliards d’autres. L’homme est prêt à toutes les roueries pour ce faire.

2. On se laisse hypnotiser par le discours du maître (religieux et/ou dictatorial) qui assigne un sens éternel à notre existence ;

3. On ne souffre l’absence et le jeûne qu’il requiert pour obturer tout manque dans une hyperconsommation.

Les maux du monde, de nos jours, illustrent bien cette dérive dénégatrice de la finitude.

Mais par ailleurs, les anciens reconnaissaient que la finitude est un mal, car elle signe là l’imperfection humaine. Je dirai, curieusement, que la finitude est un mal pour un bien. Après la démonstration faite précédemment, il apparaît finalement que la dénier est encore pire que de l’acter. Acter d’être fini, profondément, jusque dans les fibres de mon corps, paradoxalement me permet de travailler la limite que ce corps assigne. C’est alors que le danseur a pris la mesure de sa chair, de ses os et de ses muscles pour s’autoriser le saut de l’ange, que l’écrivain a pris la mesure du nom dont il hérite et de la langue qui l’inscrit dans le monde pour s’en jouer et le transformer dans une œuvre, que l’artisan a pris la mesure du poids des choses pour transformer en art la matière brute, etc.

L’art sauve le monde, car il se joue de la finitude sans pour autant l’exclure. Freud ne disait-il pas que ce qui sauvera le monde de la guerre était « le travail de la culture ». Travail dit bien ce qu’il veut dire : une laborieuse et âpre mise en œuvre de notre finitude.

 

Tout cela, évidemment, est emporté dans le jeu de la jalousie. Cela fera l’objet de mon prochain éditorial.